Seigneur,
Gethsémani... ce nom me fait encore frémir au plus profond de moi-même. Il fait ressurgir en moi ces terribles semaines précédant mon opération, ces semaines au cours desquelles quelque chose d’essentiel a basculé en moi, et qui m’ont permis de découvrir un autre visage de toi, un visage que je ne connaissais pas !
Cela remonte à quinze ans. Le neurochirurgien venait de confirmer le diagnostic de la paralysie menaçante, que seule une grave opération pouvait enrayer... peut-être. À deux pas de chez moi le mari d’une de mes amies, après cette même opération, faite par le même chirurgien, attendait la mort totalement immobile sur son lit ne pouvant même pas tourner les pages du livre qu’il lisait je me débattais, affolée comme un oiseau pris au piège.
J’essayais d’être héroïque, d’« accepter » ce qui m’arrivait comme « l’expression de la volonté de Dieu ». Mais tout en moi se révoltait. Ou ce Dieu que Tu nous avais appris à nommer Père se plaisait à me faire souffrir, ou il n’était pas ce Dieu tout puissant tel qu’on me l’avait enseigné depuis toujours.
Non, rien du tout de cela n’était possible, et oser le penser était indigne de la « bonne chrétienne » que je me flattais d’être. Allons, je manquais de courage tout simplement, et de foi, encore un petit effort !
Mais plus je me raidissais pour encaisser, plus l’angoisse m’étreignait irrésistiblement. Et j’avais beau faire, je continuais à me casser bec et ongles contre un mur lisse et sans fissure, inexorable, sans visage et sans pitié qui me barrait l’horizon.
Puis vint la semaine sainte, et je relus encore une fois la Passion selon St Matthieu. Et là je fus stupéfaite : Toi Seigneur que je m’imaginais si solide, si fort et invulnérable, toi que j’avais toujours cru voir affronter avec sérénité la mort et les souffrances, je t’ai découvert là, dans la nuit, à Gethsémani, écroulé face contre terre, en proie à la peur de l’inconnu, de la souffrance et de la mort inévitables et dont tu sentais la venue toute proche. Et devant cette terreur qui t’envahissait, toi qui enseignais les foules, qui guérissais les malades, qui marchais sur les eaux et apaisais les tempêtes, tu te sentais si seul et si désarmé que tu éprouvais le besoin d’avouer ton angoisse à tes amis les plus chers, et tu leur demandais de veiller avec toi une heure, une toute petite heure, les suppliant de ne pas te laisser affronter seul cette terrible attente.
Et après avoir prié un instant non loin d’eux, tu venais les réveiller, te raccrocher à eux, eux qui dormaient « fatigués ».
Quelque chose alors a craqué en moi. Je t’ai senti du même côté de la barrière que moi, pleinement vulnérable, emporté par le même torrent. Et j’ai cessé de vouloir faire de l’héroïsme. J’ai accepté d’avoir tout bonnement la « trouille », comme toi. J’ai osé ne plus avoir honte de demander que ce cauchemar s’éloigne de moi, tu l’avais bien fait ! Timidement j’ai glissé ma main dans la tienne, et nous avons tremblé de peur tous les deux devant ce qui nous attendait. J’ai réalisé la chance qui était mienne de pouvoir m’appuyer sur un mari tout proche, qui, lui, ne dormait pas, si fatigué qu’il fût. Un mari dont la solidité et l’optimisme naturels s’offraient à moi, un mari sur lequel je savais pouvoir compter, et c’est si précieux dans ces moments-là. Son sourire un peu crispé, ses attentions parfois si merveilleusement maladroites me tenaient chaud au cœur. Pourtant cela ne suffisait pas, et j’avais toujours aussi peur, je n’en avais plus honte, certes, mais j’avais peur quand même.
Puis je me suis demandé ce qui s’était passé pour que Judas, entrant dans le Jardin à la tête de la troupe venue t’arrêter, t’ait trouvé « debout », redevenu maître de toi, parfaitement « libre ».
J’ai cherché, passionnément cherché, j’ai lu et relu le texte. Peu à peu, j’ai compris que les deux prières que rapportait St Matthieu n’étaient pas exactement les mêmes. (Mt 26,39 et 42).
« Père, si cela t’est possible, éloigne de moi cette coupe, mais pas comme je veux, comme tu veux  ». Là, j’y reconnaissais ma prière, et l’angoisse subsistait. Les deux volontés, la tienne ou la mienne, se heurtaient à celle de ton Père. Si Dieu peut nous épargner la souffrance, pourquoi ne le fait-il pas ? Et cela, c’est une interrogation qui fait mal ! Il était d’ailleurs bien visible que cette prière n’apaisait pas ton angoisse non plus, St Matthieu te montrait revenant secouer tes disciples, chercher un peu de chaleur humaine. Mais il te fallait retourner affronter seul ton problème, ce problème qui était aussi le mien.
Et là, au creux de la nuit, ta prière se faisait différente, je l’ai compris d’instinct il y a quinze ans, depuis, elle s’éclaire toujours davantage. « Père, si tu ne peux écarter de moi cette coupe sans que je la boive (sans que j’aie à supporter ce qui va m’arriver), alors viens en moi réaliser ton dessein [1]. » Tu sais bien que seul j’en suis incapable, ma chair est faible, elle refuse la souffrance, la mort. Seul ton Esprit en moi peut me rendre fort. Je te fais confiance !
Et tu t’es relevé. Tu es revenu près de tes apôtres, ils dormaient toujours. Mais cette fois l’Évangile nous dit que Tu n’avais plus besoin d’eux. Tu étais fort de la force du Dieu qui n’abandonne jamais celui qui fait appel à Lui, du Dieu Fidèle et Fort.
Et après lui avoir redit encore une fois « dans les mêmes termes » ta confiance, Tu es prêt à accueillir, debout, en homme libéré de toute peur, celui qui vient te livrer !
Tu avais fait confiance à ton Père, ce Père qui est aussi le mien. Avec toi, j’allais essayer moi aussi ! Difficilement à certaines heures, plus aisément à d’autres, je me suis efforcée, dans le noir, de faire confiance à plus fort que moi. Et peu à peu la paix, une paix étonnante après la tempête si douloureuse, est venue, chassant l’angoisse.
L’hôpital m’a vue arriver détendue, non pas indifférente certes à ce qui m’attendait, mais pacifiée, libérée moi aussi, abandonnée à cette force irrésistible en moi, à ce grand élan vital plus puissant que le reste.
Et j’ai gardé de ces premiers jours, « très pénibles » à ce qu’on m’a dit, un souvenir lumineux de paix et de joie. Toute cette souffrance en moi avait-elle ou non un sens ? Resterait-elle inutile ? Je n’en voulais rien savoir, ce n’était plus mon affaire. Je te l’avais remise tout entière, c’est Toi qui la portais en moi, et tu savais mieux que moi qu’en faire.
La souffrance était là, (seul le bout de mon nez n’était pas douloureux), mais elle changeait de signe, puisque c’était toi qui t’en occupais, je n’avais plus à m’en préoccuper !
C’était il y a quinze ans, et depuis quelque chose a irrémédiablement changé dans ma vie.
Mes enfants rient parfois de ce qu’ils appellent mon « incorrigible optimisme », Comment pourraient- ils savoir, puisqu’ils ne l’ont pas vécu, que loin d’être un optimisme aveugle, c’est une espérance lucide qui me traverse. Une espérance qui s’enracine dans cette expérience douloureusement vécue : celle où on a l’impression de perdre pied, de se noyer, celle-là même dont tant et tant de psaumes se font l’écho, celle que tu as vécu la nuit de Gethsémani, mais expérience qui est aussi celle d’un Dieu qui sauve, qui libère, qui ressuscite.
Cependant, Seigneur, tu sais aussi combien vite j’oublie. Et quand, à nouveau, l’angoisse remonte en moi face à tel souci familial, à telle incapacité physique à laquelle je me heurte, à la fatigue qui me submerge, bêtement, je recommence à vouloir me débrouiller toute seule... Et ça ne rate pas, je me casse la figure.
Mais tu n’es jamais loin, et lorsque, enfin, je t’appelle, je retrouve la force de marcher avec toi dans la paix.
« Ma lumière et mon salut, c’est le Seigneur ! Si le Seigneur est avec moi, de quoi aurais-je peur ?  » (Ps 26,1)
Édith

Édith, 59 ans, mère de 5 garçons, se recycle à l’Institut Catholique de Paris, où elle prépare le Certificat d’Études Bibliques.


[1La traduction que je propose ici est celle qui, pour moi, reflète le mieux la structure grecque employée par St Mathieu, à deux reprises ici à Gethsémani, et dans le Notre Père (6,10).
Il utilise, en effet, chaque fois un verbe au passif sans complément d’agent précisé, c’est ce que reflète notre traduction courante du « Notre Père » : «  Que ta volonté soit faite !  ».
Or une telle tournure appelée en exégèse « passif divin » est couramment utilisée dans l’Ancien Testament et, par la suite, dans le Nouveau pour désigner l’action de Dieu, sans avoir à le nommer, ce qui était chose interdite.
La difficulté de traduction est grande, ainsi la TOB traduit-elle la même phrase une fois « Fais se réaliser ta volonté » (6,10) et une autre fois « Que ta volonté se réalise » (26,42).
Sous peine de contresens, il faut comprendre le sens de la prière (il s’agit dans les deux cas d’une prière) de Jésus ainsi : c’est une demande adressée à son Père, non pas d’écarter de lui la souffrance que les hommes vont lui infliger, mais de venir en lui et, avec lui, porter cette souffrance de telle sorte que, malgré tout, malgré l’échec apparent, la Volonté de Dieu qui est volonté de Vie et non de Mort, se réalise.
Et c’est bien ce qui arrive : La Force de Dieu agissant en Jésus change sa mort en vie pour toujours !
« Dieu avec nous », selon l’ultime phrase du même évangéliste, « tous les jours ». C’est la Promesse de l’Alliance enfin réalisée, qui peut permettre à chacun de nous de triompher de tout mal.