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Claire
Bonjour à tous et bel Avent !
Vous n’y échapperez pas vous non plus ; cette année j’ai été subjuguée par un livre découvert par hasard à la bibliothèque - j’aime bien ces rencontres complètement fortuites avec un livre qui s’avère essentiel !
Je l’ai offert et fait circuler autant que je peux et je continue donc encore une fois ! ;
C’est pour moi un vrai trésor, à la fois un bonbon doux et enveloppant, comme un conte que Papa nous lisait quand on était petits (et d’ailleurs ça commence par un conte que je vous ai mis ci-dessous)
Et à la fois une remise en question de notre façon de voir le monde, de notre place dans le monde - j’aurais beaucoup aimé discuter avec Grand-Mère de ce tacle en règle du mythe de la création dans la Bible…
Bonne lecture et un Noël qui vous recharge pour l’année à venir !
Je vous embrasse
Claire
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Tresser les herbes sacrées de Robin Wall Kimmerer
La femme tombée du Ciel
En hiver, lorsque la Terre verte repose sous la neige, vient le moment des cosmogonies. Les conteurs invoquent leurs prédécesseurs qui nous les ont transmises, car nous ne sommes que des passeurs. Au commencement, il y avait le monde du Ciel. La femme du Ciel tomba en vrille comme une samare d’érable emportée par la brise d’automne. Une colonne de lumière jaillie par un trou dans le monde du Ciel lui indiquait sa trajectoire vers des ténèbres de toute éternité. Sa chute dura longtemps. La peur, ou l’espoir peut-être, lui faisait serrer les mains sur un tout petit bagage. Tombant tourbillonnant, elle ne discernait que de vastes étendues d’eau sous ses pieds. Ce vide enténébré était cependant habité par des animaux qui avaient les yeux levés vers le rayon de lumière. Ils aperçurent un point minuscule, simple grain de poussière qui vrillait. Au fur et à mesure que celui-ci se rapprochait et grossissait, ils constatèrent que c’était une femme à la longue chevelure flottante qui virevoltait, bras tendus en hélice. Les oies échangèrent des signes de connivence et s’élevèrent des eaux par vagues, en cacardant et cagnardant. La femme du Ciel sentit le battement de leurs ailes l’effleurer alors que les oies se déployaient sous elle pour la recueillir. Si loin de sa maison, la seule qu’elle n’ait jamais connue, la femme du Ciel s’abandonna au contact réconfortant des plumes. Les oies la transportèrent en douceur jusqu’en bas. Voilà comment tout commença. Les oies ne pouvaient la soutenir indéfiniment, aussi convoquèrent-elles un conseil. La femme du Ciel, toujours reposant sur elles, assista au grand rassemblement des huards, loutres, cygnes, castors et poissons de toutes les espèces. Une imposante tortue des mers flottait en leur milieu et proposa de l’accueillir sur son dos.
Reconnaissante, elle s’installa sur sa carapace. Alors, les autres animaux comprirent qu’elle avait besoin d’une terre pour s’y établir et cherchèrent une solution. Les huards plongeons avaient entendu dire que les fonds des eaux primordiales étaient tapissés de boue. Ils acceptèrent d’aller en chercher. Huard plongea, mais ces eaux étaient si profondes qu’il remonta vite, bredouille. Loutre, Castor, Esturgeon lui succédèrent tour à tour, mais le noir, la profondeur et la pression eurent raison même des meilleurs. Au retour, les animaux aquatiques avaient le souffle court et la tête lourde, d’autres y laissèrent la vie. Bientôt, il ne resta que Rat musqué, le plus faible, le plus petit de tous. Lorsqu’il se porta volontaire, on le regarda avec un air de doute. Il plongea, fendant l’eau avec ses minuscules pattes, et fut longtemps parti. Tous attendirent, craignant le pire pour leur petit frère, quand un flot de bulles s’éleva, ramenant à la surface son corps sans vie. Il s’était sacrifié pour cette femme, humaine sans défense. Et cependant son sacrifice n’avait pas été vain, car les animaux remarquèrent que l’une de ses pattes restait recroquevillée. Vite, ils en desserrèrent les doigts palmés et découvrirent, en son creux, un peu de boue. « Dépose-la sur ma carapace, je la garderai bien en place », proposa la tortue.L a femme du Ciel l’y étala. Touchée par les dons et la générosité des animaux, elle les remercia en chantant et dansant sur le monticule de boue. Celui-ci s’évasa, grandit sur la carapace de la tortue grâce à la subtile alchimie de sa danse, de sa profonde gratitude et aussi du don que les animaux lui avaient fait en lui portant assistance. Voilà comment se forma un territoire de ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Turtle Island, l’Île de la Tortue, notre habitat et notre maison. Comme toute invitée qui se respecte, la femme du Ciel n’était pas venue les mains vides : elle avait un présent. Au moment de tomber par le trou du monde du Ciel, elle s’était retenue à l’Arbre de vie qui y poussait. Elle en avait ainsi emporté les branches, les fruits et les graines de toutes sortes de plantes. Elle en ensemença la nouvelle terre, entretint ses semailles et cultures avec amour jusqu’à ce que la terre, de brune, verdisse, puis verdoie.
Les rayons du soleil qui passaient par le trou du monde du Ciel favorisèrent la floraison et le mûrissement. Partout poussèrent des graminées, des fleurs, des arbres et des plantes médicinales. Les animaux eurent alors de la nourriture à profusion, ils s’installèrent sur l’Île de la Tortue.
[…]
Un matin, j’ai demandé aux élèves de mon cours d’écologie générale de participer à un sondage d’opinion. Entre autres choses, ils devaient évaluer les interactions négatives entre l’être humain et son environnement. La quasi-totalité de mes deux cents élèves a déclaré sans hésiter que les hommes et la nature « ne s’entendaient pas ». Je précise que ce sondage s’adressait à des étudiants de troisième année qui avaient choisi un métier lié à la protection de l’environnement, donc, en un sens, leurs réponses n’étaient pas étonnantes. Ils étaient en effet bien informés sur les mécanismes du changement climatique, la pollution des sols et de l’eau, et sur la crise associée à la perte des habitats naturels due à l’urbanisation. De là, l’enquête leur demandait d’évaluer les interactions positives entre l’Homme et la Terre. La réponse médiane fut la suivante : « Aucune ». Je suis restée stupéfaite. Je trouvais inexplicable que ces jeunes gens, âgés d’une vingtaine d’années et se prévalant d’une formation générale, scolaire et universitaire, soient incapables de citer des rapports bénéfiques entre les hommes et l’environnement. Les exemples négatifs dont ils étaient chaque jour témoins – friches industrielles, fermes urbaines et étalement urbain – avaient-ils réduit leur capacité à inventorier des relations harmonieuses entre les hommes et leur terre ? La terre s’appauvrit, leur vision aussi… Lorsque, après le cours, nous avons évoqué le sujet, je me suis rendu compte qu’ils n’étaient même pas capables d’imaginer des interactions bénéfiques entre l’espèce humaine et les autres espèces. Pour autant, si nous ne pouvons imaginer la voie à suivre, ni voir la générosité des oies des origines envers la femme du Ciel, comment progresser vers la durabilité écologique et culturelle ? Mais l’enfance de mes étudiants n’avait pas été bercée par la cosmogonie amérindienne. Notre monde partage deux conceptions de la Création : d’un côté, il y a ceux dont la relation au vivant a été façonnée par la femme du Ciel à l’origine d’un jardin destiné au bien commun et, de l’autre, ceux dont la relation au vivant a été empreinte par Ève expulsée du Jardin d’Éden pour avoir goûté au fruit défendu. Dès lors, la Mère de tous les hommes fut vouée à l’errance, au dur labeur quotidien de travailler le grain pour en faire son pain au lieu de goûter aux fruits délicieux dont l’opulence fléchit les branches des arbres.
Même espèce, même Terre, mais des histoires différentes. Les cosmovisions forgent notre identité et notre vision du monde. Elles nous disent qui nous sommes. Que nous le voulions ou non, consciemment ou non, nous sommes façonnés par elles. De ces deux conceptions de la Création, l’une conduit à l’inclusion généreuse au monde du vivant, l’autre à son exclusion. La femme du Ciel est notre Jardinière primordiale, co-créatrice d’une terre verte et prodigue, futur habitat de tous ses descendants. Ève est une exilée, de passage dans un monde étranger et en quête laborieuse de son seul véritable habitat, le royaume des Cieux. Vint la rencontre des enfants de la femme du Ciel et d’Ève, et les terres, partout, en portent les stigmates, renvoient les échos de nos récits ancestraux. « L’Enfer n’a pas autant de fureur qu’une femme dédaignée », dit-on. J’imagine la femme du Ciel déclarant à Ève : « Tu n’as pas été favorisée par le sort, ma sœur… »









